Chapitre 2

Sans titre 1

 

 

La patte du roi tremblait encore lorsqu’il referma le livre. Sown se sentit émerger avec lenteur de l’histoire, et un sentiment d’insatisfaction accompagna ce réveil. Pourquoi son père s’arrêtait-il déjà ? Visiblement, Fiona se posait la même question, car un froncement de sourcils vint froisser son visage adolescent. Ces quelques lignes du conte de Kris et Ambre ne les satisfaisaient ni l’un ni l’autre, eux qui avaient habituellement droit à plus d’une heure de lecture. Ils n’avaient même pas interrompu le roi cette fois, car le moment semblait si crucial pour les deux enfants qu’aucune remarque, qu’elle soit comique ou interrogative, ne méritait de couper le récit. Le vieux souverain ne perçut pas le trouble des deux jeunes gens. Il reposa l’album à sa juste place, dans la petite bibliothèque, puis se redressa gauchement, le regard perdu dans le lointain. Plusieurs minutes s’écoulèrent sans que personne ne brise cette lourde quiétude.

« Père, murmura alors Sown – étrange comme sa voix paraissait trop sonore en cet instant. Est-ce qu’on ne pourrait pas continuer… juste encore un peu ? »

Azaël émergea d’une torpeur profonde, et il lui fallut quelques longues secondes pour reprendre contenance. Il se tourna vers son fils, mais ses yeux voyaient bien au-delà de lui, et Sown se demanda si son père avait réellement entendu sa question. Le museau du souverain s’agitait comme en proie à un épineux dilemme, une hésitation qui s’inscrivit également dans sa voix lorsqu’il leur répondit :

« Non… Non, je suis désolé, les enfants. Je dois partir. Je suis venu plus tôt ce matin pour pouvoir vous lire un bout de ce conte, mais je ne peux rester davantage. Nous continuerons… plus tard. Il faut me pardonner. Pardonne-moi, mon flocon. »

Il s’égarait. Sown hocha la tête, un peu déçu mais capable de surmonter ce sentiment. L’histoire se poursuivrait une prochaine fois, voilà tout. Son père allait lui manquer, et leurs brefs moments de partage aussi. Il suffirait cependant que Fiona et lui aillent marauder un ou deux livres de la grande bibliothèque royale pour patienter. La jeune femme l’aiderait à passer au-dessus de l’absence. « Le pilier de ta vie est aussi un roi, et le pilier de tout un peuple », lui répétait-elle souvent. Pour le moment, on tenait Sown à l’écart des responsabilités royales. Sa malagie ne lui permettait pas d’assumer le stress d’une telle position. Mais le prince s’en contentait et ne désirait pas vraiment s’élever socialement plus haut dans une société qu’il ne comprenait pas encore complètement. Il s’étira dans les bras de Fiona. Cette dernière restait raidie sur son siège et ne pipait mot. Se sentait-elle mal en repensant à la scène qu’ils venaient de lire ? Imaginait-elle précisément ce que pouvait vivre Ambre ? Bien au-delà de la différence d’âge qui existait entre elles, Sown savait que son amie s’identifiait aisément à la petite humaine du conte, sans pour autant l’apprécier. Et cela tenait autant à leur similitude qu’à leur unique et précieuse différence : Fiona n’aurait jamais laissé la tentation l’éloigner de son devoir. Cette rectitude dont elle se parait fièrement chaque jour de sa vie lui permettait de tenir droite durant les heures de grande tristesse, et Sown s’en inspirait lui aussi pour affermir sa volonté de guérir. Telle une digue qui retenait l’eau corrompue de son esprit, elle empêchait son monde de tourner au chaos. Et sans elle…  Le « prince » n’était plus qu’un monstre.

Sown secoua doucement la tête pour chasser cette pensée morbide de son cœur. D’autres temps, d’autres lieux seraient plus propices à ce retour sur soi. Pour l’heure, son père attendait comme une parole rassurante, une réponse à une question jamais posée qu’aucun de ceux présents dans la pièce n’avait pu lui donner. Chacun s’absorbait trop dans ses propres réflexions. Sown mordilla doucement la main de Fiona pour attirer son attention et lui signaler le problème. La jeune fille sursauta et revint à elle rapidement. Malgré les années, elle ne s’habituait toujours pas aux démonstrations canines de son protégé, mais cela avait au moins le mérite de défier sans cesse sa concentration. Elle n’aurait pas dû avoir besoin qu’on réveille sa vigilance. Baissant la tête, elle souffla à demi-mots :

« Mon Roi, je veillerai sur Sown pendant votre absence. Je vous promets que je redoublerai de prudence en ces temps troublés. »

Visiblement, elle prenait les doutes du roi comme une affaire personnelle. Azaël acquiesça et les paroles de la jeune fille furent pour lui comme un accord tacite à on ne sait quel choix qui le taraudait. Il se relevait déjà, les coussins de cuir expirants sous son poids retiré. Sa cape violine glissa avec lui alors que ses immenses pas le conduisaient au bout de la pièce. Sown bondit hors des bras de Fiona pour le rattraper, trottinant là où son père enjambait. Le vieux roi se retourna pour l’embrasser et le serrer contre lui. Encore une fois, Fiona fut détachée de la réalité pendant un instant. Elle pensa à Ambre et à cette histoire qui semblait ne jamais se terminer. Au contraire de Sown, elle trouvait qu’elle n’avait rien en commun avec l’enfant égoïste du conte. La première humaine à se lier à un prince d’Unéria… L’histoire mêlait vérité historique et fiction. Toutefois, tel que raconté ici, Ambre ne voyait que ses propres intérêts. Elle tenait sûrement à Kris, oui, mais elle n’avait pas la rigueur et la force d’abnégation de Fiona. En même temps, elles n’avaient pas le même âge. Fiona pouvait prendre l’enfant en pitié, et c’était sûrement cela qui laissait croire à Sown qu’elle s’y identifiait. Lui, en revanche, n’avait absolument rien à voir avec le prince Kris. Ceci au moins semblait évident pour tout le monde.

Le roi lâcha son fils et, après un dernier regard oblique à Fiona, il se détourna et quitta leurs quartiers. Une fois la porte fermée, c’est un Sown un peu perdu qui se tourna vers la jeune humaine. Il attendait qu’elle lui donne une indication sur la suite de leur journée. Elle se leva et consulta l’horloge. Minuit trente. Pour les garous, cela signifiait que le premier quart commençait à peine. Le roi quittait d’ordinaire la chambre au crépuscule de ce dernier, aux alentours de deux heures trente. La vie du prince, rythmée par ces tranches horaires particulières, imposait à Fiona de prêter sans cesse attention aux pendules du château. Pourtant, un sentiment particulier s’imposa à elle cette fois-ci. Entre triomphe et fébrilité, elle constata qu’ils venaient de gagner l’un de ces moments précieux qu’elle chérissait tant. Ne pouvaient-ils pas déjà profiter du temps libre qui se présentait à eux ? Sown semblait parvenu à la même conclusion, car son expression confuse se transforma en sourire joyeux. Les perspectives des deux prochaines heures s’agrandissaient soudain en un horizon de possibilités, toutes plus agréables les unes que les autres.

« Nous pourrions aller au jardin extérieur ! Même s’il fait nuit, j’ai entendu dire que les enfants de la délégation Centaure s’y trouvaient encore et…

− Vous n’apercevrez personne là-bas. Ils sont tous avec moi, et nous vous attendions. »

La voix grave et amusée venait de quelque part derrière eux. Ils se retournèrent vivement et trouvèrent, à la porte de leur chambre, un immense félin qui les regardait en souriant de toutes ses petites dents pointues. La fourrure du garou revêtait un éclat doré que seule sa race pouvait rendre si lustré, et ses yeux jaunes s’ouvraient en deux fentes acérées qu’il ne faisait pas bon contrarier. Il paraissait embarrassé par le trop-plein de lumière, mais il ne s’en émut pas et se contenta de les observer, immobile, intimidant et moqueur. Fiona fronça le nez et tenta de cacher sa contrariété évidente, tandis que Sown, dépité, poussa un soupir ténu. Vêtu d’une longue robe aux reflets d’or fendue en deux pour laisser place à sa queue maligne, l’intrus n’était autre que le gardien de la bibliothèque royale et leur maître en théologie magique. Ils pouvaient dire adieu à leur temps libre… Cependant, le professeur Ferris regorgeait toujours de surprises et de leçons intéressantes. Il ne fallut qu’un court instant pour que Sown retrouve tout son enthousiasme, bien que Fiona fût un peu plus modérée, préférant de loin les moments où elle pouvait s’isoler seule avec le prince.

« Vous pensiez que le roi n’allait prévenir personne de son départ ? susurra Ferris. Jeunes gens, je vous croyais plus perspicaces. Rendez-vous immédiatement sur le toit de ma demeure. Je n’accepterai aucun retardataire. C’est bien compris ?

− Votre demeure, messire ? interrogea Sown, sourcils froncés.

Les yeux du chat le transpercèrent avec une vivacité féroce.

− La bibliothèque, petit prince. Ma bibliothèque. Les murs appartiennent peut-être à la famille royale, mais tout ce qui se trouve à l’intérieur est à moi. Et je la défendrais crocs et griffes. N’est-ce pas ? Vous allez donc veillez à rendre intact le livre que vous aviez emprunté, avec votre père, il y a environ cinq mois de cela. Le conte du premier prince maudit, si je ne m’abuse ? Une lecture intéressante, ma foi. Excepté que c’est le seul exemplaire au monde et que je ne tolérerai aucune trace de pattes sur aucune de ses précieuses pages. Me suis-je bien fait comprendre cette fois-ci ?

− Oui, messire.

− Bien. Comme nous accueillons des enfants Centaures au château ce soir, nous allons étudier avec eux un peu d’astronomie. Ce sera parfait pour introduire les petits esprits stellaires au prochain cours.

Sown se redressa avec une soudaine exaltation.

− Vraiment ? Nous allons apprendre à nous repérer grâce aux étoiles ? Le nom des constellations ? Oh, messire, est-ce que nous aurons droit de regarder dans votre immense télescope ? J’ai appris que vous l’aviez construit vous-même ! Je savais que les vôtres étaient responsables du réseau électrique magique de la capitale, mais j’ignorais jusque-là que vous étiez aussi inventeurs de ces merveilleux instruments de science…

Ferris parut sincèrement flatté et son effrayant sourire s’agrandit.

− Tout cela et bien plus, jeune élève, tout cela et bien plus. Ne tardez plus maintenant. Allez, allez. »

En quelques entrechats, il disparut derrière la porte de leur chambre. Sown courut après lui et son exclamation ébahie poussa Fiona à aller voir. Au-delà du lit, se découpant à travers la fenêtre ouverte, la silhouette du nekomata dansait sur les toits du château, en parfait contraste avec la lune. Il bondissait de tuiles en tuiles avec une agilité prodigieuse, et il s’évanouit dans l’ombre aussi rapidement qu’il était apparu. Fiona s’amusa de l’arrogante fierté du professeur et de sa façon bien à lui de se pavaner, tandis que Sown paraissait impressionné et conquis. La jeune humaine pouvait reconnaître à maître Ferris un certain talent, mais de là à sauter par les fenêtres au lieu d’emprunter les portes, il y avait tout un monde… Un sourire taquin se dessina soudain sur ses lèvres tandis qu’une idée lui traversait l’esprit.

« Maître et élève. C’est beau de voir comme vous vous accordez bien, tous les deux. On pourrait même dire…

− Fiona !

− …que vous étiez félin pour l’autre !

− N’importe quoi ! Fiona, tu recommences ! Tu m’avais promis d’arrêter ça.

 − Quoi ? Tu ne trouves pas chat drôle, c’est chat ?

Chat va chauffer si tu continues ! »

La jeune femme éclata de rire et souleva Sown par la taille. Il se débattit en riant tandis qu’elle le jetait sur le lit et l’assaillait de chatouilles. Après une bagarre intense où ils finirent tous deux essoufflés et hilares, Fiona se redressa et défroissa sa chemise de nuit. Puis elle préleva une tenue propre dans l’armoire qu’ils partageaient, choisissant un cuir léger et un sous-tissu un peu plus épais, avec des bottes fourrées et une ceinture solide. L’automne bien avancé pénétrerait ses vêtements si elle n’y prenait pas garde, surtout à cette heure de la nuit. La fraîcheur qui s’infiltrait par la fenêtre en attestait. Elle ferma les battants et revint dans le salon, pour se diriger ensuite vers la porte de leur salle d’eau adjointe. Sown la suivit docilement et attendit qu’elle se change pour revêtir à son tour des habits plus « convenables ». Quand il quitta la salle d’eau, il portait un chandail blanc trop grand pour lui dont les manches aux rayures saumon lui tombaient sur les mains, ainsi qu’un pantalon de lin brun. Un ruban obi d’un bleu pâle noué autour de sa taille rappelait son œil cyan et faisait jurer son œil droit veiné de rouge.

« Tu aurais pu faire plus attention, le réprimanda Fiona en coiffant sa chevelure de neige toute ébouriffée devant le miroir du salon – elle prenait bien soin d’éviter ses petites cornes sensibles. Je sais que le clair te va bien, mais il faut savoir doser les couleurs avec parcimonie. Tu ressembles actuellement à l’un de tes dessins pastel rehaussés aux crayons d’huile.

− C’est toujours ainsi lorsque je m’habille ‘‘comme il sied à un prince unérien’’. Cela m’irait mieux si j’avais une apparence, tu sais, normale… »

Sa voix se brisa sur le dernier mot. Il savait bien qu’il ne serait jamais tel qu’il le voudrait, tel que son père était, tel qu’un véritable chien royal devrait être. Ses cornes trop petites, sa peau humaine… Il ramena sa queue blanche contre lui et se recroquevilla pour échapper à son reflet. Fiona, peinée, posa son peigne avant de prendre l’enfant dans ses bras et de le serrer contre elle. Elle savait qu’il ne prêterait pas attention à ses paroles, mais elle lui déclara tout de même qu’elle le trouvait parfait tel qu’il était, et que ces vêtements ne mettaient simplement pas en valeur ses qualités. Il ne fit que la regarder tristement.

« Ce n’était qu’une question d’harmonie générale, Sown. Je suis désolée pour mes mots maladroits. Hé, tu te rappelles l’air bécasse que j’avais le premier jour où j’ai revêtis l’armure ? J’avais l’air d’un moine Tengu dans un habit de valraven ! »

Le sourire de Sown revint flotter sur ses lèvres. Il appréciait sa tentative de le réconforter. Bien que Fiona, elle, ait simplement porté une armure un peu grande pour elle : le forgeron l’avait conçue ainsi pour qu’elle puisse la porter longtemps. Son problème relevait d’une toute autre dimension. Bien plus… glauque. La jeune humaine perçut sa souffrance et décida de terminer rapidement leur toilette pour pouvoir sortir de la chambre. Elle récupéra simplement son épée dans la chambre avant de quitter leurs quartiers. Une fois dehors, elle prit la main de Sown et le guida à travers les couloirs profonds, qui s’éclairaient seulement à l’intense lueur de la dame nocturne. Les tapis pourpres et les amples colonnes traditionnelles les surplombaient de leur noblesse, tandis que les longues fenêtres, rénovées à la haute époque, rassuraient par leur simplicité. Un réseau de lampes installées pour les nuits sans lune décorait ponctuellement les murs de pierres. Près de leurs quartiers privés, il n’y avait pas âme qui vive, mais dès qu’ils entrèrent dans la partie plus commune, ce fut comme une explosion d’ombres et de voix feutrées. Les couloirs nocturnes s’animaient, des serviteurs et des visiteurs allaient et venaient en tous sens, affairés, et ils étaient de toutes les espèces. Le premier quart battait son plein et les uns interpellaient les autres dans un brouhaha affairé. Grandes oreilles, aboiements, moustaches, sifflements, écailles, griffes et longues ailes… Fiona et Sown ne s’attardèrent pas et traversèrent l’allée principale en avançant droit devant eux. Si les passants reconnurent le prince, peu d’entre eux le montrèrent. Personne ne les bouscula cependant, et certains saluèrent l’enfant-chien respectueusement. La superstition concernant la « malédiction » de Sown s’imprégnait même ici, en quelque sorte.

Après une longue marche, ils arrivèrent enfin au bout de l’aile droite du château, où les mouvements des occupants paraissaient moins désordonnés et les discussions plus calmes. Les salles d’études avoisinantes imposaient un rythme cadencé que Sown et Fiona respectèrent docilement. Il leur fallut encore franchir deux ou trois couloirs et un grand escalier tapissé avant de finalement parvenir à leur destination. Une vieille porte de chêne s’ouvrit pour les laisser entrer à l’intérieur de la bibliothèque royale. Magique et détraqué, l’endroit possédait une vie propre. Des étagères immenses s’élançaient jusqu’au plafond, contenant chacune plus de livres qu’on ne pourrait en lire dans une seule vie. Des tables en bois de pin spécifiques s’étalaient en longueur sur le côté gauche du bâtiment, permettant aux étudiants de travailler sous une  bulle insonore. Le deuxième étage s’ouvrait en un solide balcon de verre sur toute la pièce et des marches interminables permettaient d’y monter. Partout, de hautes échelles bougeaient silencieusement et facilitaient l’accès aux rayons les plus hauts. Les nekomatas, gardiens des lieux et inventeurs des plus beaux mécanismes d’Unéra, guettaient de leurs yeux de chats tous les visiteurs et leurs allées et venues. Un nombre impressionnant de lecteurs se plongeait dans les ouvrages, pour un silence assourdissant et rempli de murmures.

« Puis-je vous aider ? »

La vieille féline rousse qui se tenait à l’accueil, museau plat et moustaches grisonnantes, plissa ses yeux jaunes en les voyant approcher.

« Nous avons rendez-vous avec maître Ferris pour un cours d’astronomie, murmura Fiona.

− Oh, je vois. Vous êtes le prince et sa garde royale. Vous n’êtes pas tout à fait à l’heure, vous deux. Et quand allez-vous rendre cet album précieux que vous aviez emprunté il y a cinq mois de cela ?

− Nous ne l’avons pas encore terminé, madame.

− Ce n’est pas une date, ça, jeune fille. Bien, passons pour cette fois. Le professeur Ferris vous attend sur le toit. Il vous suffit de prendre les escaliers et d’adresser votre requête à l’esprit qui habite la boîte aux lettres rouge. Elle se trouve à leur pied.

− Oh ! L’esprit de la bibliothèque ! Le professeur nous en a parlé au dernier cours, tu te souviens Fiona ? »

L’exclamation d’enthousiasme de Sown fut douchée par le regard glacial de la vieille nekomata. Plusieurs têtes de chat se tournèrent vers eux au même moment et les foudroyèrent de leurs pupilles fendues. Fiona, gênée, pris son jeune prince par la main et l’entraîna jusqu’au pied des escaliers, ignorant de son mieux les félins furieux. Ils se plantèrent devant la boîte suspendue à un poteau de bois, marquée d’un petit symbole postal blanc : une enveloppe entourée de deux ailes. Elle ressemblait à l’une de ces petites maisons d’oiseau qu’on accrochait en hiver, percée d’un trou rond et peinte d’un rouge franc. Juste à côté se trouvait d’ailleurs un bol d’étain contenant quelques graines.

 « Il faut prendre les graines et les offrir à la boîte aux lettres pour s’adresser à l’esprit, murmura Sown d’une voix tremblante.

− Je sais, chuchota Fiona. C’est juste que… Je n’aime pas la magie. »

Elle n’aimait pas le spiritisme non plus, en vérité, même si les cours de théologie magique lui en apprenaient quand même beaucoup sur le monde d’Unéra, régit par une multitude de petits esprits. Ces derniers permettaient, par des prières et des cérémonies, d’accéder à certaines puissances naturelles et de s’en imprégner. Les humains, d’après le professeur Ferris, utilisaient autrefois eux aussi l’intermédiaire des esprits pour augmenter leur propre vigueur, se guérir ou visiter les rêves des autres. Mais Fiona, en tant que dernière représentante de sa race, ne croyait qu’en la force stable de son épée. Aussi ne se sentit-elle qu’à moitié rassurée quand Sown plongea la main dans le bol de graines, en saisit une bonne poignée et versa tout dans l’ouverture ronde. Le prince joignit ensuite ses mains pour prononcer son vœu.

« Nous souhaitons monter sur le toit de la bibliothèque, s’il vous plaît, messire Suzume. »

Un silence. Puis une silhouette fantomatique passa le bec au-dehors de sa boîte, levant ses minuscules yeux noirs vers les deux jeunes gens. Malgré sa crainte envers la magie, Fiona ne put s’empêcher de le trouver beau. Il ressemblait à un moineau, mais son aura bleutée laissait des empruntes brumeuses dans l’air. Dire qu’un si petit être veillait sur la bibliothèque entière… Gracieux et rapide, l’esprit-oiseau bougea timidement et ne prononça pas un mot. Pépiant doucement, secouant ses ailes, il picora le doigt de Sown, puis il s’en retourna aussitôt dans sa maison. Au moment où le jeune prince se demandait s’il avait échoué, tout se mit à basculer autour d’eux. La nuit les aspira et la lumière se renversa, passant du clair à l’obscur en l’espace de quelques secondes. Son monde tournoyait. Fiona s’accrocha à son bras, mais elle ne put pas le retenir. Il s’effondra sur le sol de pierre, dur et froid. Autour d’eux, les étoiles s’allumèrent une par une et bientôt le maître Ferris se découpa sur le ciel noir, les observant de ses yeux étincelants. Les enfants Centaures derrière lui riaient et les pointaient du doigt. Fiona se demanda ce qu’ils trouvaient si drôle, quand elle s’aperçut que le prince Sown gisait à terre, le souffle coupé par un impact invisible. Elle se précipita immédiatement à son chevet.

« Sown ! Par la lune, Sown, Sown !! »

Le prince tremblait de tous ses membres. Il esquissa un faible sourire, mais Fiona caressa le contour de son œil droit avec une expression horrifiée. Toutes les veinures rouges tant redoutées flamboyaient d’un éclat sinistre, la maladie s’étendant jusqu’au plus profond de sa pupille, lui arrachant des convulsions de douleur. On n’entendait plus un rire. Plus un souffle. Comme si elle pouvait chasser le mal par la seule force de sa volonté, Fiona murmurait des paroles incompréhensibles, la main dans ses cheveux de neige. Il leva ses doigts vers elle et toucha son visage pour la rassurer. Elle pleurait. Il fallut encore de longues, longues minutes pour que, graduellement, la crise magique inverse son chemin. Les veines de rubis perdirent leur lueur irréelle. Son œil reprit un aspect mesuré. Ses spasmes se calmèrent enfin, jusqu’à ce que le silence les abandonne et que des murmures inquiets ne se répandent dans leur dos. Sown se mit à sangloter doucement. Fiona resta assise, genoux sur la pierre, jusqu’à ce qu’il retrouve un peu de sérénité. Lorsqu’il fût prêt, elle le releva. Ses joues d’enfant pâlissaient encore de toute la souffrance endurée. Il vacilla, mais tint bon. Époussetant son chandail aux manches trop longues, il attendit que Fiona se redresse. La jeune femme foudroyait le professeur Ferris d’un œil noir, comme si elle pouvait lui attribuer la faute, à lui et à ses esprits maudits. Le chat-garou observait la scène impassiblement. Les jeunes Centaures, eux, semblaient figés entre l’épouvante et la tristesse. Leur professeur ne fit pas un pas pour les aider.

« Vous voilà. Nous allons donc pouvoir commencer ce cours. »

 

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