Chapitre 1

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La chambre plongée dans l’obscurité lui paraissait immense et ses mains minuscules. Il laissait ses doigts fouiller dans les mailles du tapis, à la recherche d’un contact qui ne viendrait pas, tandis que ses yeux luisants contemplaient le vide. Une douce lueur tombait par la fenêtre ouverte. L’air nocturne embaumait la pièce d’un parfum d’herbe coupée et de fraîcheur. Tombe, tombe, relève-toi. La vieille comptine que lui fredonnait sa nourrice tournait en boucle dans son esprit. « Tombe, tombe, envole-toi. » Sown murmurait les paroles à présent, il entendait presque la voix de ses souvenirs chanter avec lui. « La nuit n’a pas de roi. » Il se sentait si seul. La laine ne l’aidait pas à consoler son chagrin, intensifié par la solitude et les heures perdues, et le tapis avait accueilli tant et tant de ses larmes qu’il ne trouvait plus de raison d’y pleurer. Son père le roi ne rentrerait pas avant quelques heures, et son amie Fiona dormait. Le petit prince ne concevait pas comment les humains faisaient pour dormir autant. Se redressant avec lenteur, il marcha jusqu’au pied du lit et enroula sa queue autour de lui par habitude. Son poil blanc, doux au toucher, le réconforta un peu. Il se raccrochait à ce qu’il pouvait pour ne pas perdre l’esprit. Les dieux eux-mêmes savaient à quel point cela pouvait vite arriver… Le miroir accroché sur le mur d’en face lui renvoyait son visage fragile, au milieu duquel son regard, dissemblable, se couturait de veinures rouges à l’intérieur de l’œil droit. La couleur cyan de son iris lui manquait, peu à peu remplacée par ces horribles blessures, preuves de sa « malédiction. »

D’après les habitants du royaume, à chaque instant, Sown pouvait sombrer dans la folie et se tuer lui-même. Il s’agissait cependant d’un processus un peu plus complexe que cela. Une malagie, selon ses ancêtres : une maladie d’origine magique qui aurait contaminé uniquement les princes unériens au fil des années, et dont il n’était qu’une victime de plus. Mais qui disait maladie, disait symptômes, et donc solutions pour guérir. Sown ne perdait jamais espoir, seulement, il se sentait enfermé dans son propre corps, avec cet aspect physique qui le fatiguait. Cette peau pâle, cette quasi-absence de fourrure, ces cornes minuscules… Il ressemblait à un humain. Ô comme il haïssait sa fragilité, son incapacité à courir avec les siens, son incapacité à sentir toutes les odeurs, à voir les bonnes couleurs… Son œil droit miroita de rouge, et le prince détourna la tête, honteux. Son regard vint se poser sur la respiration paisible de sa sœur endormie. La jeune femme avait laissé son épée dans son fourreau, bien au chaud, près de leur couchette. Ses longs cheveux bruns, habituellement nattés, tombaient en désordre autour de son visage. Sown se doutait qu’elle ne dormait que d’un œil. Pourtant, elle paraissait en paix avec elle-même, se mordant la lèvre inférieure, encore dans un rêve peut-être. Finalement, le prince jugeait les humains chanceux de posséder un temps de sommeil si long, idéal pour fuir la réalité du monde.

Il se glissa près d’elle et ce simple mouvement la réveilla, yeux grands ouverts. Elle en possédait des gris, les deux mêmes, d’un acier bien trempé que Sown lui enviait parfois. D’un faible sourire, l’adolescente l’invita à venir se blottir contre elle. Il se coula sans un mot entre ses bras, profitant de cette tendre embrassade pour se réchauffer l’âme. Le prince savait ce que sa sœur adoptive pensait : encore un cauchemar ? Mais les unériens ne dorment déjà plus au début du premier quart, et Fiona l’oubliait souvent, incapable de s’adapter totalement à leur rythme de vie. Elle se reposait déjà sûrement bien moins que la plupart des humaines de son âge, mais Sown ne pouvait en avoir qu’une vague idée, car il n’en existait plus aucune pour comparer. Fiona, la garde du corps royale, la fille adoptive de sa majesté, la dernière humaine en Unéria… Autant de titres qui ne voulaient plus dire grand-chose pour lui. Les deux enfants ne s’étaient jamais séparés depuis la naissance du prince. Malgré qu’elle fût élevée comme une soldate au service de la Reine, Fiona s’était intégrée comme son égale auprès des résidents nobles et des serviteurs du château. Il en allait autrement pour les préjugés à l’extérieur des murs, mais comme le prince et elle ne sortaient que rarement, ils n’avaient pas eu à faire face au pire. Cette chambre les protégeaient tous les deux.

« Encore un cauchemar ? murmura Fiona de sa douce voix, qu’elle ne réservait qu’à lui et aux nuits de solitude et de peurs qu’il fallait réconforter.

− Non, chuchota Sown, préférant pour une fois la vérité à la facilité. Non, je n’arrive plus à dormir à cette heure-ci. Fiona… je ne suis pas humain et je ne suis pas unérien. Que suis-je alors ? Un bâtard ? Un maudit, un malade ? Parfois, je ne sais plus.

− Tu n’es rien de tout ça. Tu es mon petit frère. Tu es le fils du roi. Je suis certaine que ton apparence n’a pas d’importance pour aucune de ces deux choses. »

Sown préféra ne rien répondre. Il ne se sentait pas du tout rassuré par ces paroles, mais l’étreinte de Fiona, chaleureuse, le plongeait dans une douce torpeur qu’il ne souhaitait pas briser. Un grincement dans la pièce voisine lui fit alors redresser la tête et réveilla tout à fait sa sœur au même instant. Fiona mis un doigt sur ses lèvres pour l’intimer au silence, et elle se glissa hors des draps, alerte, en saisissant son fourreau au passage. Sown l’observa faire avec un mélange de crainte et de regret. À pas de loups – qui auraient sans doute parus un véritable vacarme à n’importe quel unérien bien constitué, ce que Sown n’était pas – la jeune humaine vint se positionner contre la porte et écouta.

« Vous êtes réveillés, constata une voix profonde de l’autre côté. C’est très bien. Venez, mes enfants. »

Les muscles de Fiona se relâchèrent et elle fit signe à Sown de la rejoindre. Le petit garçon s’avança pendant qu’elle tournait la poignée, puis ils entrèrent ensemble dans le salon adjacent. La soie fine qui tapissait les murs dégageait un parfum entêtant, un dessin abandonné attendait sagement sur la table basse et la grande fenêtre laissait entrer la lueur de la lune. Penché sur les crayons de couleur qu’il rangeait dans leur boîte, un immense chien royal souriait, attendri par l’œuvre de son fils. Ses hautes cornes projetaient une ombre impressionnante sur le sol, tandis que sa queue pelucheuse balayait les alentours. Il portait une longue cape améthyste, un pourpoint prune et une couronne gravée, symbole supplémentaire de son appartenance à la famille royale. Peu nécessaire, puisque chaque souverain d’Unéra possédait ce physique canin. Malgré son corps massif recouvert de fourrure blanche, le visage au museau long du roi exprimait une gentillesse sincère. Sown se précipita auprès de son père en riant, heureux de cette visite avancée qu’il n’attendait pas avant le milieu du premier quart. Fiona, distante, resta en arrière et contempla l’horloge qu’elle avait installée au-dessus du canapé de cuir. Minuit dix. Pourquoi le roi manquait-il à son devoir en rendant visite au prince à cette heure-ci, alors que des obligations l’attendaient sûrement ailleurs ?

« Je suis heureux de vous voir. Tu dessines joliment, mon flocon. Maître Sol est-il venu t’apprendre tes leçons d’écriture ?

− Oui, père. Nous avons vu la prose et la poésie aujourd’hui.

− C’est très bien. Nous allons nous installer pour lire, mais avant, j’aimerais t’entretenir de quelque chose, fils. »

Sown se dégagea des pattes de son père et l’observa, attentif. Sans le regarder dans les yeux, le roi pressa sa patte sur le grand levier de fer accroché au mur et son geste alluma brutalement le lustre pendu au plafond. La pièce en fut illuminée. Pendant quelques instants, ils furent tous étourdis par l’étincellement féerique du cristal. Puis Azaël, clignant des paupières, alla s’asseoir sur les coussins de cuir en ramenant sa longue queue blanche près de lui. Il gardait une attitude fuyante que Fiona ne manqua pas de noter. Dans l’espoir d’attirer son attention, le jeune prince vint se blottir contre lui en silence. Le roi leva alors vers lui ses grands yeux noirs et, d’une patte tremblante, il lui caressa doucement les cheveux. Son enfant parut touché de ce geste d’amour maladroit, mais Fiona se sentit tant mise à l’écart durant cet instant paternel qu’elle en perdit jusqu’au fil de ses pensées. Lorsqu’elle se reprit, le roi commençait déjà à parler de ce qui l’amenait ici plus tôt que d’habitude.

« Nous avons eu affaire aux alfes encore une fois à la frontière est. Leurs revendications deviennent de plus en plus préoccupantes. Il va me falloir aller à Carten pour prêter patte forte aux chevaliers centaures, faire avancer les négociations et gérer leurs escarmouches sur nos territoires. Ce qui signifie, mon flocon, que je serai absent pour une longue période… Mais ne t’en fais pas : nous avons tout ce qu’il te faut, ici, et tu ne seras pas laissé seul. Je serai de retour aussi rapidement que je puisse. »

La situation à l’Est n’était pas vraiment nouvelle et Fiona, sourcils froncés, envisageait ce que cela signifiait pour le royaume que le souverain s’y déplace en personne. Avec Sown malade, quel espoir auraient les garous si une guerre se déclenchait contre leurs voisins belliqueux ? Les alfes ne désiraient que l’extension de leurs terres et la perspective des trésors d’Unéra les alléchait depuis longtemps. Ils avaient conquis les pays frontaliers avec tant de facilité, et ils avaient marché sur des peuples bien plus stratèges que les pacifiques unériens. Le seul avantage des chiens royaux et des autres races garous ne résidait que dans leurs alliés centaures et la hargne de ces derniers à défendre leurs terres. Le nombre de soldats d’Unéra, en nette supériorité, la grande taille du pays accolé à la mer et la sagesse du roi Azaël jouaient aussi en leur faveur, bien qu’elles ne soient pas suffisantes à elles seules. Pour le moment, cela tenait les alfes en respect et les poussait à accepter le jeu des pourparlers. Les « sangliers bleus » ne s’empêchaient pourtant pas de mener des raids expéditifs à la frontière quand cela leur chantait. La situation, trop tendue et trop fragile, méritait en effet sûrement que le roi s’y rende lui-même et y appose son autorité.

« Tout ira bien, père. Je saurai me débrouiller et Fiona ne quittera pas un instant mon chevet.

Le prince se voulait rassurant, mais le pli d’inquiétude ne quittait pas le front du roi.

− Je n’en doute pas, mon flocon. Ta sœur ne laisserait jamais la maladie te gagner. Moi non plus, et c’est d’ailleurs pour cela que je n’aime pas l’idée d’être absent si longtemps. J’aurai voulu pouvoir veiller sur toi les prochaines semaines. »

Azaël coula un regard en coin à Fiona, qui hocha subrepticement la tête. Elle n’oubliait pas ses devoirs et ne laisserait pas un instant le prince sans surveillance. C’était un honneur d’avoir la confiance du roi, et une fierté d’avoir celle d’un père. Elle tâcherait d’être à la hauteur – et elle tenait trop à Sown pour ne pas respecter la tâche qu’on lui incombait. Elle veillerait à sa santé et à son bien-être. Le prince devait sortir aussi peu que possible de sa chambre, suffisamment pour avoir de l’air frais et pour continuer de s’instruire, mais avec grande prudence pour éviter une nouvelle crise malagique.

« Allons, mes enfants. Ne nous attardons pas sur ce sujet. Venez près de moi. »

Fiona se détendit imperceptiblement. Elle se sentait capable de gérer cette situation. La tension du roi, bien que compréhensible, ne lui enlèverait pas le plaisir secret de pouvoir passer quelques semaines plus ou moins seule avec Sown. Malgré la santé fragile du prince, ils passaient toujours de bons moments rien qu’à eux au château lorsque le roi s’absentait. Même les tuteurs relâchaient un peu leurs enseignements et choyaient leur favori. La liberté que Sown gagnait ainsi profitait aussi à Fiona : elle ne comptait plus leurs escapades dans la salle des jeux, au plus haut des étages, là où les fenêtres donnaient vue sur la capitale entière. Ils aimaient tant parcourir les précieuses étagères pleines de contes, construire des cabanes de couvertures et d’oreillers et mimer les plus beaux duels avec leurs épées en bois. Fiona ne vivait que pour ces heures volées. Un doux sourire aux lèvres, elle s’avança machinalement et alla s’asseoir près du roi. Sown grimpa aussitôt sur ses genoux et elle l’entoura de ses bras, protectrice. À présent Azaël n’était plus roi, ni la jeune femme garde royale. Sown pouvait sentir le lien qui dansait entre eux alors qu’ils s’installaient. Son père s’abaissa vers une petite bibliothèque en frêne, juste contre le canapé, d’où il préleva un vieil album à la couverture usée. La reliure craquela sous ses pattes tandis qu’il l’ouvrait et, sans attendre, il commença à chercher la page qu’ils avaient précédemment quittée.

« Où en étions-nous la dernière fois… Ah, oui… Ambre s’était enfermée dans sa chambre et pleurait silencieusement. La petite humaine ne voulait pas que Kris puisse voir ses larmes. Elle savait que le prince en serait malheureux ou se mettrait en colère contre ceux qui la persécutait. En cet ancien monde, hommes comme garous la détestaient. Mais la fierté qui brûlait dans son cœur la poussait à se tenir droite devant chaque rebuffade. Ne pas montrer sa douleur. Ne pas les laisser gagner. Elle se répétait ces mots. Protéger Kris. Pour se donner de la force, elle visualisait ses yeux. D’un bleu aussi profond que les vagues qui frappaient la côte du royaume, ils la regardaient toujours avec sincérité, douceur et force tout à la fois. Elle le chérissait profondément, comme un frère. Il possédait cette faculté d’amour pur dont seuls certains êtres innocents sont capables et qui avait cruellement manqué à Ambre durant sa courte vie. D’un son feutré, la porte de la chambre glissa, laissant filtrer une once de lumière dans la pénombre. Ambre sécha rapidement ses pleurs sur sa manche. Kris, avec la discrétion qui caractérisait son espèce, entra dans la pièce sans dire un mot. Il se rapprocha d’elle et vint s’asseoir à ses côtés, presque craintif, avec une appréhension semblable à celle qu’on ressent lorsqu’on s’apprête à toucher un animal sauvage. Ambre ne broncha pas, et il se détendit légèrement, jusqu’à oser prendre sa main. La petite fille se laissa aller à la chaleur que lui procurait la patte de Kris dans la sienne. Sa fourrure blonde, qui scintillait dans l’obscurité, s’avérait aussi réconfortante que son regard.

− Ambre, chuchota-t-il. Je suis désolé.

− Je ne vois pas pourquoi tu t’excuses. Tu n’as rien fait qui puisse le justifier.

−  Je… J’aurai préféré que tu sois loin de tout ça, loin de ces gens et de leur haine. Que tu ne me connaisses p…

− Vraiment ?

Le regard noir d’Ambre transperça Kris. Il se figea, le souffle court.

− Ce n’est pas ce que je voulais dire. Excuse-moi.

La petite humaine hocha la tête, puis un petit sourire apparut au coin de ses lèvres. Le jeune prince unérien fronça le museau.

− Tu te moques encore de moi !

− C’est trop facile, Kris. Et ne fais pas cette tête, tu sais bien que tu ne peux pas bouder aussi longtemps que moi.

Il grimaça, lui tira la langue puis, après un silence partagé, posa sa tête contre son épaule. Il aurait voulu en dire plus, mais il savait que pour Ambre la discussion s’arrêtait là. Elle n’en parlerait pas davantage. Les sentiments de Kris s’agitaient pourtant dans sa poitrine : sa colère contre ceux qui la portaient responsable de tout, son angoisse, sa culpabilité, et sa tristesse qu’elle ne soit aimée ni par les humains, ni par les garous, par sa seule et unique faute. En ces temps troublés, il ne faisait de toute manière pas bon être un enfant humain qui jouait avec un prince chien. Les habitants des deux royaumes confondus considéraient leur lien comme un affront. Malgré cela, le premier Roi et la première Reine des garous ne leur interdisaient pas de se voir, et Kris sentait qu’Ambre pouvait se détendre en leur présence. Sans les apprécier pour autant, mais au moins, elle laissait tomber son masque imperturbable quand ils les surveillaient. En toute autre compagnie, elle se contraignait à enfermer ses émotions à double tour.

− Ambre, je tiens si fort à toi.

La petite humaine ne répondit pas. Certaines pensées s’expriment mieux dans le silence. Ils restèrent ainsi, immobiles dans la semi-pénombre, jusqu’à ce qu’un nouveau grincement de la porte ne vienne les déranger.

− Les enfants ? Êtes-vous là ?

La Mère fit quelques pas hésitants dans la chambre. Kris dressa la tête et l’appela doucement. Le visage canin de la première des souveraines sembla soulagé.

− Bonté divine, vous m’avez causé du souci, tous les deux. Nous vous attendions au buffet et votre absence a été remarquée. La cérémonie n’est pas encore achevée, nul ne savait où vous étiez passés et les domestiques me rendaient mon regard inquiet. Kris, jeune prince, il ne faut pas disparaître sans dire un mot à tes invités, ni prévenir ton père et moi. Ta sécurité prévaut avant le reste. Ne recommence plus, d’accord, mon ange ?

− Oui, mère. Je ne me sentais pas très bien, voilà tout. J’avais besoin d’être un peu seul. Ambre n’a pas quitté mon chevet.

La Mère plissa les yeux. Elle s’approcha des deux enfants et s’agenouilla près du prince. Son pelage blond, le même que celui de son fils, scintillait plus encore dans les rais de lumière venant de la porte ouverte et semblait même lustré d’or et de miel. Son museau impressionnant renifla l’air, et Ambre tenta de cacher son visage, mais la première des reines, douce et impitoyable, ne s’y laissa pas berner. Elle reconnut sans effort le parfum salé et amer des larmes que l’on verse dans le silence.

− Oh, ce n’est plus la peine de me mentir. Je sais ce qui vous agite… Ambre, approche-toi.

La petite fille se releva avec réticence et, avec une lenteur calculée, fit face à sa reine. La Mère baissa les yeux pour la regarder. Si petite, si fragile. La chevelure dorée qui encadrait sa peau pâle n’aurait pas protégé un lapereau de l’hiver. Et pourtant, elle se dressait là, fière et sauvage. La reine chien aurait pu l’envoyer valser d’une simple poussée de la patte. Même agenouillée, la petite humaine n’atteignait pas sa poitrine. Tant de responsabilités et de courage sur les épaules d’un si minuscule être…

− Écoute, jeune fille, je ne te donnerai pas de leçon que tu n’as nul besoin d’entendre. J’estime ta fierté comme celle d’une des nôtres. Mais voilà pour toi un avertissement : ne les laisse pas atteindre Kris à travers toi. Forge-toi des murs, brise-les, recommence. Prends l’amour qu’il te donne, rends-lui en autant, et aide-toi de ces sentiments que vous partagez pour devenir indestructible. Je sais bien que tu en es capable. Ne gâche rien en te refermant sur toi-même. Mon fils t’offre sa confiance, et j’en fais de même. Ne nous trahis pas.

− Je n’en avais nullement l’intention. Ma reine.

Les yeux sauvages d’Ambre reflétèrent sa détermination. Pour toute réponse, la Mère esquissa un sourire de loup, un peu menaçant. Kris serra fort la main de son amie dans sa patte. Ambre grimaça. Il lui faisait mal.

− C’est promis, Mère, ajouta-t-elle en espérant que cela suffirait.

Visiblement, la première des reines fut satisfaite, car elle se releva et épousseta sa longue robe en soie. Précisant qu’elle les attendait rapidement pour le dîner, elle se retira sans insister davantage. Kris relâcha la pression sur les doigts endoloris d’Ambre. La petite humaine lui lança un regard de reproche, mais il lui répondit par, chose étonnante, un faible éclat de colère au fond du bleu de ses iris.

− Tu es folle. Complètement folle.

Un sourire malin, et un peu agressif, presque semblable à celui de la première des reines, se dessina sur les lèvres d’Ambre.

− Non. Mais je sais me défendre. Elle ne me fait pas peur, ni elle, ni personne.

− Tu devrais pourtant ; avoir peur d’elle, je veux dire. Son pouvoir est au-delà de ta compréhension. Moi, je la crains. Presque autant que je l’aime. Et puis, ce n’est pas ton ennemie, tu sais.

− Ils sont tous mes ennemis, Kris. Tous sauf toi.

Touché. L’enfant chien ne répondit pas et détourna les yeux, sa fourrure légèrement ébouriffée. Par habitude, Ambre avait associé cette attitude à un rougissement. Il se sentait flatté. Le sourire de la petite fille s’adoucit et elle déposa un bisou léger sur le pelage de son ami. Kris se détendit. Les deux enfants se sourirent l’un à l’autre.

− D’accord, allons-y, descendons. Voyons ce que nous réserve la suite de la soirée, d’accord ?

Kris acquiesça, heureux de son changement d’attitude, signe qu’elle allait mieux. Main dans la patte, ils sortirent de la chambre sans plus se retourner sur la pénombre qui les avait recueillis. »

      

          

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